A vous de voir si la préface vous donne envie de lire les mémoires de ce chevalier, mousquetaire du roi, 1772-1816.

"Dans sa préface des Trois Mousquetaires , Alexandre Dumas
raconte comment, au cours de ses recherches à la Bibliothèque
royale pour une histoire de Louis XIV, il découvrit par hasard les Mémoires de M. d'Artagnan,
qu'il dévora et qui servirent à la charpente de son livre immortel.

J'ai dû éprouver, à la lecture des Souvenirs du Chevalier de
Villebresme, quelque chose de semblable à ce que ressentit
Alexandre Dumas à la découverte des Mémoires de son héros.
Il faudrait, en effet, avoir l'esprit et le cœur fermés à tout
sentiment chevaleresque pour ne pas être subjugué par ces
pages dans lesquelles un mousquetaire de Louis XV et de
Louis XVI, devenu marin et un peu corsaire, raconte son his-
toire, qui, de ci de là, tient de l'épopée.

Ce n'est pas mon rôle d'apprécier les événements à travers
lesquels s'est déroulée la vie du chevalier de Villebresme, ni
d'analyser les caractères des personnages mêlés à ses récits;
mais je puis dire combien cette lecture de Mémoires écrits sans
prétention, dans un style simple et clair de soldat, avec le seul
souci de la vérité, est de nature à reposer l'esprit des lectures
puériles dont fourmille la littérature contemporaine. L'imagi-
nation ne joue ici aucun rôle; c'est un coin d'histoire d'un
temps déjà lointain, mais quel temps et quelle histoire!... Les
sceptiques peuvent railler cette vie d'aventures et d'imprévu,
moins fertile en coups de Bourse qu'en coups d'épée. Ils ne
nous empêcheront pas de la préférer au positivisme desséchant
de cette fin de siècle.

A propos de cette préface, j'ai rappelé celle des Trois Mous-
quetaires. Ceux qui ont lu le livre de Dumas feront sans doute,
en lisant les Souvenirs du Chevalier de Villebresme, plus d'un
rapprochement entre le roman et l'histoire. C'est qu'en effet
la vie des hommes de guerre, à cette époque, ofire plus d'un
trait commun, et si leur histoire varie au gré des événements,
leurs actes portent l'empreinte des mêmes traditions, des
mêmes respects, tous révèlent la même noble insouciance du
danger, le même souci du point d'honneur.

Mais les Souvenirs du Chevalier de Villebresme n'évoquent
pas seulement — les histoires galantes en moins — l'ombre
lointaine des héros de Dumas. Par la relation technique qu'ils
donnent de nos batailles navales avec l'Angleterre, à l'une des-
quelles le chevalier de Villebresme prend part en casaque de
mousquetaire, ils font songer aux exploits de Duguay-Trouin
et de Surcouf.

C'est ce mélange de mousquetaire et de marin, non dans la
personnalité d'un guerrier illustre, mais dans le rôle plutôt
effacé d'un personnage de second plan, que j'aime dans notre
héros. Son histoire est certainement — et c'est par là que ses
Mémoires constituent un document précieux — celle de la plu-
part de ces fils de la vieille noblesse qui, au prix de leur sang
gaiement offert, firent à la natipn française la réputation de
courage et de vaillance qu'un siècle entier de révolution n'a
pu complètement détruire.

Mais, hélas! l'œuvre fatale avance, et le moment semble
proche où sera accomplie la parole fameuse : « Les temps hé-
roïques sont passés ! »

Il en est qui se demandent s'il faut s'en louer ou en gémir?. . .
Je laisse répondre à cette question un des princes de la critique
moderne, un écrivain qui ne passe pas pour rétrograde et qui,
scrutant l'état d'âme de la France, avouait dernièrement avec
tristesse que, depuis qu'elle a cessé d'être... mousquetaire, il
n'y a presque plus de plaisir à être Français.

Comme ce mot d'un homme d'esprit venge bien le vieux
temps des dédains de milliers d'ignorants et d'imbéciles !

Au seuil de cet ouvrage, tout imprégné de foi et de fidé-
lité monarchiques, il me plaît, complétant la pensée de
M. Jules Lemaître, de constater que la France s'ennuie depuis
qu'elle a rompu avec ses traditions séculaires, avec son vieux
passé de gloire. Il y aura peut-être encore, dans l'avenir, du
plaisir à être Français; mais il faudra, pour cela, que nous
nous rapprochions des mousquetaires et que nous nous éloi-
gnions des panamistes.

Avril 1897.

F. Bazin.

http://www.archive.org/details/souvenirsduchev00villgoog